TD  n° 5  LLE  Extrait des Soleils des indépendances (1968) d'Ahmadou Kourouma

 

Contexte : Le roman raconte l'histoire de Fama, un prince malinké déchu, tiraillé entre son héritage traditionnel et la réalité brutale des régimes politiques africains post-indépendance. Dans cet extrait, le narrateur évoque le souvenir de la résistance armée à la colonisation française, en la personne de Samory Touré, et oppose cette lutte héroïque à la désillusion des "soleils" des indépendances.

 

Le texte :

« Les Blancs sont venus, ils ont parlé, et tout a tremblé. Les tam-tams se sont tus, les masques se sont cachés, et les griots eux-mêmes ont oublié leurs chants. Mais le peuple malinké n'a pas accepté. Il y a eu Samory, le grand Samory, l'homme qui avait mis le feu pour que la cendre ne refroidisse pas. Pendant dix-sept ans, il a tenu tête aux colonnes françaises, courant de la Guinée au Soudan, du Nord au Sud, fatiguant les tirailleurs, épuisant les canons. Il a lutté jusqu'au bout, jusqu'au jour où il fut pris et envoyé mourir loin des siens, au Gabon, dans l'exil.

Après lui, tout a semblé fini. Les Blancs ont construit des routes, des écoles, des chemins de fer. Ils ont coupé la tête aux rois et rebattu les cartes des royaumes. Ils ont dit : "Vous êtes la France d'outre-mer." Et les nègres ont répété : "Oui, merci, la France." Ils ont envoyé leurs fils se faire tuer dans les guerres de l'Europe, pour la grande muette [1]. Ils ont cultivé le coton, l'arachide, le cacao, pour nourrir les usines de Marseille et de Bordeaux. Ils ont tout donné, tout accepté.

Puis vint le temps des soleils. Les soleils des indépendances ! Comme ils ont brillé, ces soleils ! Les drapeaux ont flotté, les hymnes ont retenti, et les pères de la nation sont montés sur les estrades. Mais le soleil de Samory, ce feu qui brûlait pour que la cendre reste chaude, où est-il ? Les indépendances ont éteint les braises. Elles ont donné le pouvoir aux fils de l'école, aux "évolués", qui parlent la langue du Blanc et portent son costume. Eux, ils ne savent pas la brousse, ils ne savent pas l'honneur. Ils ont remplacé la lutte par les combines, la dignité par les discours.

Alors Fama, le prince sans royaume, regarde ce monde nouveau et il se souvient. Il se souvient que la vraie guerre n'a peut-être jamais été gagnée, elle a juste changé de nom. Contre le Blanc, on pouvait mourir debout. Contre ces nouveaux maîtres noirs, on ne fait plus que ramper pour une poignée de riz. »

 

[1]: **La grande muette** : Surnom donné à l'armée (car elle ne doit pas faire de politique). Ici, désigne l'armée française pour laquelle les tirailleurs africains se sont battis lors des deux guerres mondiales.

 

 

 

Biographie de l'auteur : Ahmadou Kourouma (1927 - 2003)

Né en 1927 à Boundiali, en Côte d'Ivoire, Ahmadou Kourouma est l'un des écrivains majeurs de l'Afrique francophone. Issu de l'ethnie malinké, il a vécu enfant la fin de la colonisation et les espoirs déçus des indépendances. Après des études à Bamako puis à Dakar, il est contraint d'interrompre sa scolarité pour s'engager dans l'armée française pendant la Seconde Guerre mondiale. Il participe à la répression de la révolte de Madagascar en 1947, une expérience qui le marquera profondément.

Plus tard, il poursuit des études de mathématiques à Lyon, mais son opposition aux régimes politiques ivoiriens le contraint à un long exil (Algérie, Cameroun, Togo, France). Son premier roman, Les Soleils des indépendances, refusé par les éditeurs français pour son style trop "africain", est finalement publié en 1968 aux Presses de l'Université de Montréal (puis en France en 1970). Le roman devient rapidement un classique. Kourouma y invente une langue française nouvelle, pétrie de rythmes, de proverbes et de syntaxe malinké, pour mieux décrire la tragédie post-coloniale. Il est également l'auteur de Monnè, outrages et défis (1990) et En attendant le vote des bêtes sauvages (1998).

Définition des termes difficiles

·  Tam-tams : Instruments de musique (tambours) traditionnels en Afrique, utilisés pour les cérémonies, les communications et les fêtes. Leur silence symbolise la mort culturelle.

·  Griots : Dépositaires de la tradition orale en Afrique de l'Ouest. Ils sont à la fois musiciens, poètes, conteurs et historiens, chargés de transmettre la mémoire et la généalogie des familles.

·  Samory Touré : (Vers 1830-1900) Fondateur de l'empire wassoulou et résistant à la colonisation française en Afrique de l'Ouest. Il a mené une guerre acharnée contre les troupes coloniales de 1882 à 1898 avant d'être capturé et exilé.

·  Colonnes françaises : Unités militaires mobiles utilisées par l'armée coloniale française pour la conquête et la "pacification" des territoires.

·  Tirailleurs : Soldats indigènes (africains) engagés au service de l'armée coloniale française.

·  La France d'outre-mer : Terme désignant les colonies, présentées comme une extension de la France elle-même, niant ainsi leur identité propre.

·  Soleils des indépendances : Métaphore centrale du roman. "Soleil" désigne en malinké le temps d'une vie, une ère. Les indépendances sont donc présentées comme une nouvelle ère, mais l'expression peut aussi suggérer un éclat trompeur et éphémère, comme un soleil couchant.

·  Évolués : Terme colonial désignant les Africains considérés comme "évolués", c'est-à-dire ayant adopté la culture, la langue et le mode de vie occidentaux. Dans le texte, le terme prend une connotation très péjorative.

Questions

1.              Le texte oppose deux figures de la lutte. Qui sont-elles et en quoi s'opposent-elles ?

2.              "Il y a eu Samory, le grand Samory, l'homme qui avait mis le feu pour que la cendre ne refroidisse pas." Expliquez cette métaphore. Que symbolise le feu ? Que symbolise la cendre ?

3.              Quelle critique amère de la colonisation est faite à travers l'évocation de la participation des Africains aux guerres mondiales et à l'économie de traite ?

4.              "Contre le Blanc, on pouvait mourir debout. Contre ces nouveaux maîtres noirs, on ne fait plus que ramper." Qu'est-ce que cette phrase révèle de la désillusion du narrateur vis-à-vis des indépendances ?


Last modified: Wednesday, 4 March 2026, 10:46 AM