TD n° 6      LLE            Extrait d'Aux États-Unis d'Afrique (2006) d'Abdourahman Waberi

Contexte : Dans ce roman au concept audacieux, Abdourahman Waberi inverse les rapports de force géopolitiques. L'Afrique est devenue un continent riche, puissant et uni, tandis que l'Europe et l'Amérique du Nord sont ravagées par la misère, les guerres civiles et l'instabilité politique. L'héroïne, Maya, est une jeune réfugiée normande (française) qui a fui son pays en ruine pour trouver refuge en Afrique. Dans cet extrait, la narratrice (Maya) observe les "indigènes blancs" comme elle, venus d'Occident, et réfléchit à sa nouvelle condition.

Le texte :

« Nous sommes des milliers, des millions même, à avoir débarqué sur cette terre d'Afrique, l'eldorado du troisième millénaire. Nous, les réfugiés de la vieille Europe, les naufragés de l'Amérique en faillite, nous avons tout quitté : nos maisons lézardées par les bombes, nos villes fantômes, nos campagnes empoisonnées par les industries d'un autre âge. Nous avons tout abandonné derrière nous, sauf notre peau blanche qui, ici, ne nous sert plus à rien. Pire, elle nous désigne.

Sur les marchés de Dakar ou de Dar es-Salaam, on nous reconnaît du premier coup d'œil. Nous sommes les nouveaux "indigènes". Les vigiles nous suivent à la trace dans les centres commerciaux climatisés. Les agents d'immigration nous dévisagent avec méfiance à chaque poste-frontière. "Vous avez un visa en règle ? Un titre de séjour ? Un emploi ?" Les questions fusent, toujours les mêmes. Et nous, nous baissons la tête, nous fouillons nos poches, nous sortons nos papiers froissés, comme nos grands-parents ont dû le faire, jadis, quand ils traversaient la mer dans l'autre sens.

Parfois, je surprends mon reflet dans une vitrine : une fille blonde, les yeux clairs, la silhouette frêle. Un fantôme. Une survivante. Je marche dans les rues de Darou Salam, la capitale, et je croise ces Africains si fiers, si sûrs d'eux. Ils parlent fort dans leurs téléphones dernier cri, ils conduisent des voitures qui glissent sans bruit, ils habitent des tours de verre qui griffent le ciel. Moi, je ne suis rien. Une étrangère. Une exilée.

L'Histoire est une grande ironiste. Elle a retourné sa veste sans prévenir. Ceux qui étaient hier les maîtres du monde rampent aujourd'hui pour un bol de riz. Ceux qu'on parquait dans des réserves promènent leur chien dans des parcs immenses. Mon arrière-grand-père, s'il me voyait, pleurerait de honte. Ou de rage. Il a fait la guerre d'Algérie, lui. Il "pacifiait" le djebel, comme on disait à l'époque. Il parlait des "bougnoules" avec mépris, le soir, à la table familiale. Il ne savait pas que sa propre descendance supplierait un jour ces mêmes "bougnoules" pour obtenir le droit de respirer.

Alors j'apprends. J'apprends leur langue, leur musique, leurs coutumes. Je tisse ma toile jour après jour. Je veux devenir invisible. Je veux qu'on oublie d'où je viens. Mais peut-on jamais oublier ? La mémoire est une plaie qui ne se referme pas. »

Biographie de l'auteur : Abdourahman Waberi (1965 - )

Abdourahman Ali Waberi est né en 1965 à Djibouti, alors territoire français sous le nom de Côte française des Somalis. Il grandit dans un milieu modeste et obtient son baccalauréat littéraire avant de partir pour la France en 1985, à l'âge de 20 ans, afin de poursuivre des études supérieures.

Il étudie d'abord à Caen, puis à l'Université de Bourgogne à Dijon, où il obtient en 1993 un DEA de littérature anglaise consacré à l'écrivain somalien Nuruddin Farah. Parallèlement à ses études, il commence à écrire et publie son premier recueil de nouvelles, Le Pays sans ombre, en 1994, qui reçoit le Grand Prix de la nouvelle francophone de l'Académie royale de Belgique.

Waberi se définit lui-même comme un « nomade littéraire». Son œuvre, profondément marquée par l'exil et le déracinement, explore les thèmes de la mémoire, de l'identité fracturée et des violences politiques qui secouent la Corne de l'Afrique. Après une trilogie consacrée à son pays natal (Le Pays sans ombreCahier nomade – Grand Prix littéraire de l'Afrique noire 1996 – et Balbala), il publie Moisson de crânes (2000), un texte bouleversant sur le génocide rwandais.

Son roman Aux États-Unis d'Afrique (2006) marque un tournant : par un audacieux renversement des rapports Nord-Sud, il propose une fable politique et satirique qui interroge les hiérarchies mondiales et les héritages coloniaux. Traduite dans plus d'une dizaine de langues, son œuvre est saluée par la critique internationale. En 2008, dans son discours de réception du prix Nobel de littérature, J.M.G. Le Clézio lui dédie son prix conjointement à d'autres auteurs.

Parallèlement à sa carrière d'écrivain, Abdourahman Waberi a mené une carrière universitaire internationale : pensionnaire de la Villa Médicis à Rome (2010-2011), il enseigne aujourd'hui les littératures française et francophones ainsi que la création littéraire à l'Université George Washington aux États-Unis.

Définition des termes difficiles

·         Eldorado : Territoire fabuleux, riche à profusion, que les conquistadors espagnols cherchaient en Amérique du Sud. Par extension, désigne un lieu mythique où l'on pense trouver la richesse et le bonheur. Ici, l'Afrique est présentée comme le nouvel eldorado, inversant le mythe historique.

·         Indigènes : Terme colonial désignant les populations autochtones des territoires colonisés, considérées comme inférieures par le colonisateur. Dans le texte, il est utilisé ironiquement pour désigner les Blancs devenus les "indigènes" de l'Afrique.

·         Visa / Titre de séjour : Documents administratifs requis pour entrer et séjourner légalement dans un pays étranger. Leur mention souligne la condition précaire des migrants blancs, soumis aux mêmes contrôles que ceux imposés historiquement aux Africains.

·         Darou Salam : Nom fictif de la capitale africaine dans le roman. On peut y voir un clin d'œil à Dakar (Sénégal) et Dar es-Salaam (Tanzanie), deux grandes villes côtières africaines.

·         Djebel : Mot arabe signifiant "montagne". Durant la guerre d'Algérie (1954-1962), l'armée française employait ce terme pour désigner les massifs montagneux où opéraient les maquisards algériens. "Pacifier le djebel" était un euphémisme pour les opérations militaires de répression.

·         "Pacifiait" : Terme mis entre guillemets par l'auteur pour en souligner le caractère ironique et euphémistique. La "pacification" était le vocabulaire officiel employé par la France pour désigner la conquête coloniale et la répression des résistances, présentées comme des opérations de maintien de l'ordre.

Questions : Compréhension et analyse du texte

1.      Quel est le principe de base de l'univers romanesque créé par Waberi dans cet extrait ? Expliquez en quoi consiste le "renversement".

2.      "Nous, les réfugiés de la vieille Europe, les naufragés de l'Amérique en faillite" : analysez le vocabulaire employé. Que suggère-t-il sur le sort des personnages blancs ?

3.      "L'Histoire est une grande ironiste." Expliquez cette phrase en vous appuyant sur des exemples précis du texte.

4.      Pourquoi Maya cherche-t-elle à "devenir invisible" ? Est-ce possible selon elle ? Justifiez votre réponse en vous appuyant sur la dernière phrase.

 


Last modified: Wednesday, 4 March 2026, 10:49 AM