TD   n° 7      LLE      

Extrait du Feu des origines (1987) d'Emmanuel Dongala

Contexte : Mandala Mankunku, le héros du roman, a vécu les premières atteintes de la colonisation. Dans cet extrait, le narrateur évoque l'arrivée des "hommes en blanc" et la construction du chemin de fer Congo-Océan, un chantier titanesque et meurtrier qui a coûté la vie à des milliers d'Africains. L'auteur dénonce la violence physique et symbolique de l'entreprise coloniale.

Le texte :

« Ils sont venus de l'autre côté de la grande eau, avec leurs peaux pâles et leurs machines cracheuses de feu. Ils ont débarqué un jour, sans prévenir, et leur parole a traversé nos villages plus vite que le vent d'est. Ils disaient vouloir la paix et le commerce. Mais leurs canons parlaient plus fort que leurs promesses.

Alors, ils ont décidé de percer la forêt, de dompter le fleuve, de couper la terre en deux avec un long serpent d'acier : le chemin de fer. Pour cela, il leur fallait des bras. Des milliers de bras. Et nos hommes sont partis, par villages entiers, arrachés à leurs cases, à leurs champs, à leurs femmes. On les appelait des "recrues", mais c'étaient des forçats.

Mandala se souvient. Il se souvient de la saison où les pioches ont remplacé les machettes et où le bruit de la forêt s'est tu pour laisser place au halètement des machines. Les hommes creusaient, transportaient, mouraient. La tâche était sans fin. Le matin, on ramassait les corps raidis par la nuit, on les jetait dans une fosse commune, et on continuait. Les Blancs comptaient leurs morts comme on compte des sacs de marchandises. "Ce ne sont pas des hommes, disaient-ils, ce sont des nègres." Comme si la douleur n'avait pas la même couleur, comme si le sang n'était pas rouge pour tous.

Et pourtant, certains ont tenté de fuir. Ils se sont enfoncés dans la brousse, cherchant à retrouver l'odeur de leur terre, la chaleur de leur case. Mais les gardes, des Noirs aux ordres des Blancs, les rattrapaient. Ils étaient ramenés, battus, exposés en exemple. Pour que les autres comprennent. Pour que les autres acceptent.

Le chemin de fer avançait, kilomètre après kilomètre, sur un lit d'os et de sueur. Les Blancs parlaient de "progrès", de "civilisation", de "mettre en valeur" cette terre sauvage. Mais Mandala voyait bien ce que ces mots recouvraient : la destruction de ce qui faisait leur vie, l'humiliation de ce qui faisait leur dignité. La forêt reculait, les villages s'étiolaient, les rites s'oubliaient.

Puis vint la guerre des Blancs, là-bas, en Europe. Ils ont pris nos hommes pour se battre entre eux. "La France est en danger", disaient-ils. Et nos pères sont partis, enrôlés de force, pour mourir sous des uniformes qui n'étaient pas les leurs, pour une patrie qui n'était pas la leur. Certains sont revenus, estropiés, silencieux, le regard vide. D'autres ne sont jamais revenus.

Alors Mandala s'est demandé : qu'avons-nous fait pour mériter cela ? Quel dieu avons-nous offensé ? Mais il n'y avait pas de réponse. Seulement le bruit du vent dans les arbres qui restaient, seulement le souvenir des ancêtres que l'on n'arrivait plus à honorer. »

Biographie de l'auteur : Emmanuel Boundzéki Dongala (1941 - )

Emmanuel Boundzéki Dongala est un romancier, dramaturge et chimiste congolais, né le 14 juillet 1941 à Alindao (en actuelle République centrafricaine), d'un père congolais et d'une mère centrafricaine . Figure majeure du renouveau de la littérature africaine, son œuvre se caractérise par une narration complexe, une critique acerbe des pouvoirs et une attention particulière portée aux bouleversements historiques et sociaux .

Son parcours est celui d'un intellectuel cosmopolite. Il effectue des études supérieures aux États-Unis (BA à Oberlin College, MS à l'Université Rutgers) et en France (doctorat en chimie à l'Université de Montpellier) avant de retourner enseigner la chimie à l'Université Marien Ngouabi de Brazzaville . Parallèlement à sa carrière scientifique, il se consacre à la littérature et fonde en 1981 le Théâtre de l'Éclair, devenant une figure centrale de la vie culturelle congolaise .

La guerre civile qui éclate au Congo-Brazzaville en 1997 le contraint à l'exil. Grâce au soutien de l'écrivain américain Philip Roth, il trouve refuge aux États-Unis où il devient professeur de chimie et de littérature francophone au Bard College at Simon's Rock . Cette double casquette de scientifique et d'écrivain est emblématique de sa volonté d'embrasser le monde dans sa complexité.

Son œuvre romanesque explore les grandes tragédies de l'Afrique contemporaine : la colonisation et ses violences dans Le Feu des origines (Grand prix littéraire de l'Afrique noire 1988) , les désillusions des indépendances dans Les Petits Garçons naissent aussi des étoiles (Prix RFI-Témoin du Monde 1998), l'horreur des enfants-soldats dans Johnny Chien Méchant (adapté au cinéma en 2008 sous le titre Johnny Mad Dog), ou encore la condition des femmes dans Photo de groupe au bord du fleuve (Prix Ahmadou-Kourouma 2011) . Pour Dongala, l'écrivain doit être comme un griot, c'est-à-dire avoir pour rôle d'"amuser et instruire en même temps", en confrontant son lecteur aux injustices du monde .

Définition des termes difficiles

·         Machines cracheuses de feu : Métaphore désignant les armes à feu modernes (fusils, canons) des colonisateurs, dont la puissance de feu terrifie et domine les populations locales.

·         Serpent d'acier : Image poétique et puissante pour désigner la voie ferrée, perçue comme un élément étranger et violent qui lacère et transforme le paysage naturel.

·         Forçats : Prisonniers condamnés aux travaux forcés. Le terme souligne le caractère coercitif et inhumain du recrutement de la main-d'œuvre pour les grands chantiers coloniaux.

·         Fosse commune : Sépulture regroupant plusieurs corps, souvent utilisée en temps de guerre ou de catastrophe. Ici, elle symbolise le mépris total de la vie des travailleurs africains, privés de sépulture individuelle et des rites funéraires traditionnels.

·         "Ce ne sont pas des hommes, ce sont des nègres" : Cette phrase terrible, mise dans la bouche des colons, illustre le racisme et la déshumanisation qui étaient au cœur de l'idéologie coloniale. L'Africain n'est pas perçu comme un être humain à part entière, ce qui justifie son exploitation et sa maltraitance.

·         Mettre en valeur : Terme de la rhétorique coloniale française qui justifiait l'exploitation économique des colonies en la présentant comme un acte bénéfique de développement et de modernisation d'un territoire considéré comme "vierge" ou "inerte". L'extrait en dévoile le sens réel : destruction et humiliation.

·         S'étiolaient : Verbe signifiant "devenir plus faible, dépérir". Il exprime le déclin des villages, privés de leurs forces vives et de leur cohésion sociale, sous l'effet des réquisitions de main-d'œuvre.

Questions de réflexion (pour s'entraîner)

I. Compréhension et analyse du texte

1.      Relevez et analysez les termes qui opposent le monde traditionnel (celui de Mandala) et le monde des colons. Quels sont les mots qui décrivent la violence de la rencontre ?

2.      "Le chemin de fer avançait, kilomètre après kilomètre, sur un lit d'os et de sueur." Expliquez cette métaphore. Que dénonce-t-elle ?

3.      Quels sont les deux grands chantiers ou événements historiques évoqués dans ce texte qui illustrent l'exploitation des Africains par la colonisation ?

4.      "Ils disaient vouloir la paix et le commerce. Mais leurs canons parlaient plus fort que leurs promesses." Quelle est la fonction de cette phrase dans le texte ? Quel écart met-elle en évidence ?

II. Réflexion personnelle

1.      L'extrait montre comment la colonisation a justifié ses violences au nom du "progrès" et de la "civilisation". Pensez-vous que ces mots puissent encore aujourd'hui servir à justifier des politiques ou des actions contestables ? Vous appuierez votre réponse sur des exemples précis.

2.      La figure du "travailleur forcé", arraché à sa terre pour construire l'infrastructure coloniale, est centrale. Selon vous, quelle empreinte cette expérience a-t-elle laissée dans la mémoire collective des peuples africains ?

III. Question de synthèse (sujet de dissertation)

En vous appuyant sur l'extrait, sur la biographie d'Emmanuel Dongala et sur vos connaissances historiques et littéraires (y compris les textes de Kourouma et Waberi vus précédemment), vous discuterez cette affirmation : "La littérature africaine a pour fonction de témoigner des violences de l'histoire et de restituer la dignité à ceux qui en ont été privés."

 


Last modified: Monday, 6 April 2026, 10:10 AM