Ce passage s’inspire de l’univers romanesque que l’on trouve dans la « littérature beur », un courant narratif apparu en France à partir des années 1980, porté par des auteurs d’origine maghrébine écrivant en français. Ces textes mettent souvent en scène des adolescents ou jeunes adultes entre deux cultures, pris dans un espace de tensions : la famille immigrée et la société française qui les regarde comme « autres ». On y retrouve le rapport au quartier, la mémoire de la migration, la souffrance du racisme ordinaire, mais aussi l’humour, l’ironie et la fierté. Le roman dont est tiré ce passage construit un portrait intérieur : celui d’une jeune fille française dont l’identité est questionnée en permanence par les regards extérieurs. Il montre comment le personnage avance, doute, se forge, et tente d’habiter cet « entre-deux » avec ses blessures, mais aussi son intelligence sociale et sa puissance de résistance.
Texte : “Entre deux mondes” (extrait inspiré de la littérature beur)
“Ce matin encore, Doria a croisé la gardienne. Elle lui a demandé si sa mère trouvait enfin du travail, avec ce ton qui fait semblant d’être gentil mais qui cache le mépris. Doria a répondu poliment, sans savoir si la gardienne se rendait compte qu’elle blessait les gens avec ses mots.
En montant les escaliers, elle s’est demandé pourquoi les autres la regardaient toujours comme si elle n’était pas d’ici, si c’était à cause de son voile, de son nom ou de l’adresse sur son courrier.
À l’école, le prof d’histoire a parlé de la colonisation. Doria a senti tous les regards se tourner vers elle. Elle ne savait plus comment se tenir, ni quoi penser, ni s’il fallait se sentir coupable d’une histoire qu’elle n’avait pas vécue.
Parfois, elle rêve de partir loin, dans un endroit où personne ne lui demanderait d’où elle vient, si elle se sent plus française ou plus marocaine, ou si son père va revenir un jour.
Mais en même temps, elle aime sa cité, ses amies, le vieux banc près de la boulangerie, les rires du soir.
Et elle se demande si on peut être rejeté par un pays et quand même l’aimer.” Faïza Guène, Kiffe kiffe demain, 2004
Questions
1. Comment Doria ressent-elle le regard des autres dans ce passage ?
2. Quelle image du racisme ordinaire le texte donne-t-il ?
3. Relevez les questions indirectes et expliquez ce qu’elles révèlent sur le personnage.
4. Pourquoi Doria dit-elle qu’elle aime quand même sa cité malgré tout ?
5. Que signifie la dernière phrase : « si on peut être rejeté par un pays et quand même l’aimer » ?
6. En quoi ce texte illustre-t-il les grands thèmes de la littérature beur ?
7. Que pensez-vous du rêve de Doria de “partir loin”? Est-ce une fuite ou une quête de liberté ?
À partir du texte étudié, rédigez un paragraphe argumentatif (10 à 12 lignes) dans lequel vous expliquerez :
Dans quelle mesure peut-on aimer un pays qui ne nous accepte pas complètement ?
Dans votre réflexion, vous pouvez vous appuyer :
sur l’expérience du personnage
sur votre propre expérience (réelle ou imaginaire)
sur des exemples de situations sociales observées autour de vous (actualités, médias, école, ville, etc.)
Vous devez :
exprimer un point de vue personnel
utiliser au moins deux questions indirectes dans votre texte
organiser votre paragraphe avec connecteurs logiques (par exemple : d’abord / en réalité / pourtant / finalement…)