T.D L.L.E n° 4
Extrait de L'Aventure ambiguë (1961) de Cheikh Hamidou Kane
Contexte : Le roman raconte le parcours de Samba Diallo, un jeune garçon peul du Sénégal, tiraillé entre l'école coranique traditionnelle de sa culture et l'école occidentale imposée par le colonisateur. Dans cet extrait, le maître des Diallobé, un chef traditionnel, explique à un homme de sa cour, le Chevalier, pourquoi il est nécessaire, bien que douloureux, d'envoyer les enfants à l'école nouvelle.
Le texte : « Je t’écoute, Chevalier. Mais d’abord, laisse-moi te dire que ton amour de la terre, qui te fait parler ainsi, est légitime. Moi aussi, j’aime cette terre. Mais je pense que nous devons nous sauver avec elle. Il ne s’agit pas de la sauver seule. Or, voici que le monde nouveau, qui vient d’ailleurs, a entrepris de conquérir notre terre, de l’organiser selon sa loi. Il ne le fait pas seulement avec ses soldats et ses canons, mais aussi avec son école.
L’école étrangère est la forme nouvelle de la guerre que nous fait l’Occident. Il faut que nous y envoyons nos enfants parce qu’il nous faut apprendre à vaincre chez eux, chez lui, dans son propre jeu. L’école où je pousse nos enfants, Chevalier, tu la combats, au nom de la terre. Moi, je l’accepte, au nom de la terre aussi. Je t’assure que c’est pour la terre que j’accepte l’école étrangère.
Il faut apprendre d’eux, chez eux, l’art de vaincre sans avoir raison. Si nous n’y prenons garde, ils nous auront vaincus sans même avoir raison, car ils nous auront vidés de nous-mêmes pour nous peupler d’eux. L’école étrangère, Chevalier, est le plus puissant des moyens de domination. C’est elle qui nous persuade que notre passé n’est que désert et que notre Dieu n’est qu’idole. Par elle, ils nous inoculent leur science et leur culture comme un vaccin. Ils nous persuadent qu’il n’y a de salut que dans l’oubli de nous-mêmes. Et nous, nous nous laissons faire, parce que nous sommes fascinés par leur puissance.
Alors, je t’ai dit : il faut y aller. Mais j’ai ajouté : il faut garder. Garder jalousement ce qui fait que nous sommes nous-mêmes. Apprendre chez eux, mais ne pas devenir eux. C’est une gageure. Mais c’est la seule chance de salut pour le Diallobé. Il faut que nos enfants aillent à l’école nouvelle, mais ils doivent y aller avec la force de leur âme d’hier. Ils doivent apprendre à lier la vigueur de leur bras à la rectitude de leur cœur. »
Biographie de l'auteur : Cheikh Hamidou Kane (1928 - ) : Né en 1928 à Matam, au Sénégal, Cheikh Hamidou Kane est une figure majeure de la littérature africaine. Issu d'une famille noble et religieuse peule, il a lui-même vécu le parcours de Samba Diallo. Après avoir fréquenté l'école coranique, il poursuit ses études à l'école française de Saint-Louis, puis à Paris, où il étudie le droit et la philosophie. Cette double culture, à la fois traditionnelle musulmane et occidentale, est au cœur de son unique et célèbre roman, L'Aventure ambiguë, publié en 1961, qui obtient le Grand Prix littéraire d'Afrique noire. Parallèlement à sa carrière d'écrivain, Cheikh Hamidou Kane a mené une brillante carrière de haut fonctionnaire international, travaillant notamment pour l'UNICEF et la Banque africaine de développement. Son œuvre explore avec une grande profondeur philosophique le choc des cultures et la quête d'identité dans un monde en mutation.
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· Diallobé : Nom de la région et du peuple imaginaire auquel appartient Samba Diallo. Il représente une société traditionnelle, musulmane et fière, confrontée à la colonisation.
· Occident : Désigne ici les puissances coloniales européennes (notamment la France) et leur modèle de civilisation, perçu comme une menace pour les cultures africaines.
· Inoculent : Littéralement, introduire un virus ou un vaccin dans l'organisme. Ici, utilisé métaphoriquement pour décrire comment la culture occidentale est implantée de force et insidieusement dans l'esprit des colonisés.
· Gageure : Entreprise difficile, presque impossible, qui semble tenir du pari. Cela souligne le défi quasi insurmontable de vouloir s'approprier la culture de l'autre sans perdre la sienne.
· Rectitude du cœur : L'intégrité morale, les valeurs, la foi et la sagesse héritées de la tradition. Cela s'oppose à la "vigueur du bras", c'est-à-dire à la force technique et matérielle.
Questions :
1. Quel est le sujet principal de ce dialogue ? Reformulez l'argument du Maître des Diallobé.
2. Pourquoi le Maître considère-t-il l'école comme une "forme nouvelle de la guerre" ? Expliquez cette métaphore.
3. Que signifie, selon vous, la phrase "apprendre chez eux l'art de vaincre sans avoir raison" ? Quel danger plus grand que la défaite militaire l'école étrangère fait-elle courir ?
4. Expliquez l'expression "il faut y aller. Mais j'ai ajouté : il faut garder." Quelle est la nature de la "gageure" évoquée par le Maître ?
Réflexion personnelle : Le dilemme posé par ce texte est celui de l'ouverture à d'autres cultures. Pensez-vous qu'il soit possible de s'enrichir au contact d'une culture étrangère sans pour autant renier ses propres racines ? Vous illustrerez votre réponse d'exemples précis.