TD n° 10 LLE Titre : Extrait de Mrs. Plum (1967) – Es'kia Mphahlele
Le texte :
« Mrs. Plum aimait dire qu'elle était libérale. Elle le répétait à tout le monde, à ses invités, à ses voisins, à sa famille. "Moi, je suis libérale, voyez-vous. Je ne supporte pas l'injustice." Elle disait cela souvent, le soir, quand elle recevait ses amis dans le salon. Et je la servais. Je passais les plateaux, je versais le thé, je ramassais les miettes. Et j'entendais.
"Karabo, ma petite, tu es si bien ici, n'est-ce pas ?"
Elle me parlait comme à une enfant. Toujours. "Ma petite", "ma fille". Elle me couvait d'un regard attendri, celui que l'on pose sur un animal domestique un peu maladroit mais bien aimé. Elle m'apprenait à lire. Elle m'apprenait aussi à coudre. Elle disait vouloir "m'élever", "me faire sortir de l'obscurité". Elle me donnait des vêtements que sa fille ne portait plus. Elle était fière d'elle. Moi, je disais "Merci, madame". Parce que c'est ce qu'on attendait de moi.
Mais derrière sa cuisine, il y avait une autre vérité. Je ne pouvais pas utiliser sa tasse préférée. Le verre dans lequel je buvais l'eau, on le rangeait sur une étagère séparée, une étagère pour les "Noirs". Les couverts aussi. On avait nos assiettes à nous, nos bols. La piscine, dans le jardin, m'était interdite. Le bus qui me ramenait chez moi, le soir, c'était le bus des Noirs. Mrs. Plum trouvait cela "tellement triste". Mais elle ne faisait rien. Elle disait seulement : "Ce n'est pas de ma faute, ma petite, c'est la loi". Les "lois". C'était son grand mot. La loi interdisait, la loi séparait, la loi tuait. Et elle, Mrs. Plum, elle invoquait la loi pour ne pas avoir à me regarder dans les yeux.
Il y avait aussi son chien. Elle adorait son chien, un caniche blanc, plus que tout au monde. Il portait des petits pulls en laine l'hiver et dormait sur un coussin en soie à côté de son lit. Elle l'appelait "mon bébé", "mon trésor". Un jour, je l'ai caressé, le chien, parce qu'il était venu se frotter contre ma jambe. Mrs. Plum m'a regardée d'un air glacé. "Ne fais pas ça, Karabo. Il n'aime pas les Noirs." Voilà. L'animal, le chien, valait mieux que moi. L'animal avait le droit de ne pas aimer les Noirs. Moi, je n'avais pas le droit d'exister ailleurs que dans sa cuisine.
Alors je me suis tue. J'ai continué à venir, chaque jour, à traverser la ville blanche pour entrer par la porte de derrière, celle des domestiques. J'ai continué à dire "Merci, madame". Mais, au fond de moi, quelque chose grandissait. Une colère. Une certitude. Je me suis dit : un jour, cette maison brûlera. Pas par ma main, non. Mais par la haine qu'elle a semée elle-même, à force de m'appeler "ma petite" et de ne jamais me voir comme une femme. »